Vu de L’An Demain : épisode 1

Vu de L’An Demain :
quelques observations sur le livre, Narbonne, la planète et l’humanité

 

lib02Lorsque j’ai créé à Narbonne , il y a cinq ans, la librairie L’An Demain, librairie spécialisée dans le domaine de l’écologie, je ne connaissais presque rien de Narbonne et de la vie d’une ville moyenne, je savais très peu sur le métier de libraire, et je croyais savoir beaucoup dans le domaine de l’écologie, résultat de 35 années dévolues à ces sujets après des études d’agronomie, une vie de paysan et de militant, des engagements écologistes en France et en Europe.

Aujourd’hui, au moment où la librairie va devoir fermer, je souhaite par ce texte écrit à la première personne rendre au public tout ce que m’a apporté l’expérience, vue de mon poste d’observation.

Car je ne pensais pas, accroché à mon siège de la librairie comme un arapède sur son rocher, me retrouver à un poste d’observation adéquat pour regarder notre monde et en peut être au delà du rôle de témoin, contribuer à la recherche de solutions…

Trois grandes têtes de chapitre pour présenter mon propos feront l’objet d’une publication en « feuilleton », puis d’une publication complète sous forme de petit livre plus documenté…  peut-être !

La fin des librairies indépendantes et le déclin du livre
La mort des centre-villes et les dégâts de l’étalement urbain
La destruction de la biosphère mène-t-elle à la fin de l’humanité ?

 

Épisode 1 : La fin des librairies indépendantes
et le déclin du livre

Le déclin des livres et de la lecture

lib01Avant d’être moi même libraire, je n’avais pas imaginé l’état d’extrême fragilité de la filière du livre. Mais, au-delà, j’ai observé avec stupeur la disparition de l’envie et du besoin de lire des livres.

Cette remarque n’est pas originale, mais je crois que l’effet sur la société dans son ensemble est grandement sous estimé : la crise de l’édition, de la presse, de la poste sont le résultat d’un changement fondamental : le papier n’est plus la source principale du partage des connaissances entre humains.

Il ne s’agit pas d’une disparition de l’écrit : les montagnes d’e-mail reçues dans nos boites à lettres virtuelles, les SMS et autres messageries instantanées, les avalanches de publications et de commentaires sur les réseaux sociaux, le foisonnement de blogs personnels, les réussites de sites internet dans tous les domaines, sont une preuve éclatante que l’écrit résiste (voire se développe) face à l’image pourtant omniprésente sur nos écrans ou face à la radio toujours vaillante.
Mais est-ce le même écrit ?
Sans même parler de la qualité (littéraire ou seulement grammaticale) des écrits qui remplacent petit à petit nos livres, nos journaux, nos lettres, chacun voit qu’il ne s’agit plus du même mode de pensée. Immédiateté, rapidité, zapping, attention distraite, papillonnage sont devenus la norme : de moins en moins de monde fait l’effort, ou même se sent capable, de lire un livre entièrement, de lire un article de plusieurs pages dans une revue.
Et cela touche tous les domaines de l’écrit : la littérature, les sciences humaines, mais aussi les manuels de cuisine ou de jardinage, les guides touristiques ou les cartes routières et bien sûr aussi les encyclopédies et les dictionnaires.

On observe partout un double perte de quantité et de qualité de contenu, et de capacité d’attention et de mémorisation.
Jusque bien entendu à l’école et l’université, nous avons assisté en quelques dizaines d’années à un recul sidérant de l’usage des livres et de l’apprentissage culturel « classique ». Remplacé par un «autre chose» dont personne ne sait où il mène l’humanité.

Je ne porterai pas de jugement sur cette évolution : des professeurs, des chercheurs, des écrivains ont beaucoup écrit sur ces sujets, dans des livres épais et passionnants ou dans des vidéos sur YouTube… et il en ressort beaucoup de craintes et de questionnements mais aucune certitude.
Je peux affirmer cependant que cette évolution condamne à elle seule les librairies indépendantes, qui pourtant ont bien d’autre causes de fragilité que j’ai découvertes et vais présenter maintenant. Au delà cela met aussi en danger de mort la presse et l’édition.

La fin des librairies indépendantes

lib04.jpg« Vous, les libraires, vous avez de la chance : la loi Lang sur le prix unique du livre, exception française qui est un des seul exemple de résistance de l’état face à l’utralibéralisme, vous protège »

Combien de fois ai-je entendu cette phrase ?
Et accompagnée parfois de ce juste constat que dans les pays anglo-saxons les librairies indépendantes ont quasi-disparu.

Le prix unique du livre, mais aussi des lois et règlements particuliers négociés par la profession sur les relations commerciales entre éditeurs, diffuseurs et librairies, sur l’organisation du transport de livres, sur l’interdiction des soldes. Et tout cela sans résultats apparents, car la librairie est l’activité commerciale où la marge nette est la plus faible, où les salaires sont bas par rapport au niveau de qualification, où la situation financière des entreprises est très fragile, où la transmission des entreprises est quasi impossible.

Pourtant il est facile de voir que la concurrence n’est pas « libre et non faussée » entre Amazon, Carrefour, Auchan, Leclerc, Cultura, la Fnac d’un côté et les libraires indépendants de l’autre.

Amazon et la Fnac peuvent, sur leur site internet, proposer la livraison gratuite (ou 1 centime depuis une nouvelle loi) quand le libraire indépendant doit facturer la livraison au prix du colissimo (plus de 4 euros), prix supérieur à sa marge brute !

Les hypermarchés peuvent attirer les clients avec des montagnes des livres « à la mode » en tête de gondoles, qu’ils commandent par palettes, en payant seulement les exemplaires vendus avec de larges délais de paiement et des marges négociées jusqu’à plus de 50 %, et ne payant ni les frais de retours ni les livres abîmés ou volés !

Le libraire indépendant reçoit ces livres d’office (s’il y souscrit), mais se contente d’une marge d’environ 30 %, paye les frais de livraison et de retour, et a des délais de règlement tels qu’il paye souvent des livres qu’il n’a pas vendus.
Quant au petit libraire indépendant qui refuse le système des offices, qui n’a pas assez de débit pour négocier des contrats avec les distributeurs, il doit souvent se fournir auprès d’un grossiste ou directement auprès des éditeurs et sa marge brute alors oscille entre 10 et 30 % alors qu’il doit payer le transport à fort coût et n’a souvent pas de possibilité de retour des invendus… sans parler des délais de paiement très courts, parfois même avant expédition.

Amazon quant à lui, grâce à sa position dominante, dicte ses conditions aux éditeurs. Évidement très avantageuses pour lui et tenues secrètes…

Vu de loin , la loi Lang a sauvé la librairie indépendante et favorisé l’édition francophone.
Vu de plus près, on verrait certainement que cela a permis des marges et des bénéfices indus pour les grands distributeurs et probablement pour les grands groupes de l’édition, au détriment des petits éditeurs indépendants et de la majorité des auteurs… sans pour autant sauver la librairie indépendante !

Le rôle culturel de la librairie indépendante : rêve ou réalité ?

La survie de la librairie indépendante passe par un développement et une reconnaissance de son rôle social et culturel.

lib05On entend, on lit que c’est par l’organisation de rencontres-débats, ateliers d’écriture, animations diverses que les libraires indépendants sauront se différencier, attirer de nouveaux publics, créer du lien social ….
On assiste à l’éclosion de cafés/librairies ou l’aménagement d’espaces jeux/enfants dans les magasins…
Je me permets ici de jeter un petit pavé dans la mare avec deux remarques à mon avis de bon sens et je tente une analyse un peu plus large.

Oui, un libraire est bien placé, et c’est son rôle, pour être un médiateur culturel voire un militant dans son domaine. J’ai eu de grands bonheurs à organiser des rencontres avec des auteurs, des débats sur des sujets d’actualité.
Mais cette activité n’est généralement « rentable » ni pour le libraire ni pour l’auteur invité, et c’est avant tout un engagement citoyen de l’un et l’autre qui offrent leur temps (et même parfois leur argent en frais et déplacements), car la vente des livres ou la publicité induite sont peu importants.

Si il existe dans certains villages ou quartiers une place pour des cafés-librairies, citoyens et associatifs ou parfois commerciaux, cette « diversification » ne peut être un moyen de survie ou de développement pour la majorité des libraires, débordés par leur travail quotidien qui dépasse souvent le raisonnable.

Il existe une grande confusion, dans le débat public, sur le rôle et le financement de la culture en général et du livre en particulier.
Les bibliothèques et médiathèques, services publics indispensables financés par les impôts, se doivent de participer à la diffusion des livres et de la lecture, favoriser les débats et l’éducation populaire.
L’école est le lieu principal d’apprentissage de la lecture, de la littérature, de la culture.
Les MJC et autres associations d’éducation populaire ont un rôle fondamental pour le lien social et méritent des subventions pour leurs actions.
Dans des centaines d’associations culturelles non subventionnées, des bénévoles agissent dans ces domaines de l’alphabétisation, de la culture…

Faudra-t-il subventionner les librairies indépendantes pour conserver un réseau de distribution de livres neufs permettant de maintenir la diversité de l’offre de livres au-delà des best-sellers mis en avant par la grande distribution, ou au contraire faudra-t-il obliger les grands distributeurs à vendre l’ensemble des livres ?
En l’état actuel de notre société capitaliste, la majorité des librairies indépendantes sont des entreprises commerciales : si elles ne vendent pas assez de livres et/ou si elles n’ont pas assez de marge commerciale, elles ne peuvent survivre ou ne peuvent être transmises.

Il n’y a plus guère de cordonniers dans nos villes et nos villages, les quincailleries de centre ville ont pratiquement disparu.
Il n’est pas inenvisageable que les librairies disparaissent à leur tour.
Est-ce d’abord une question économique, ou bien une question sociétale, d’urbanisme, de mode de vie ?

Depuis mon fauteuil à ma librairie, sur mon vélo pour m’y rendre ces cinq dernières années, j’ai vu mourir à petit feu le centre ville qui m’entoure.
Voilà le deuxième chapitre de mon témoignage qui approche.
Il sera consacré à la mort des centre-villes et les dégâts de l’étalement urbain…

                                                À suivre…

On peut télécharger la version PDF de ce premier épisode ici :  episode1

 

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Une réflexion sur “Vu de L’An Demain : épisode 1

  1. Salut Martin,
    Dire que j’ai fréquenté assidument ta librairie pendant un an et j’en savais si peu sur ton métier ! Merci pour cet éclairage même si il éclaire un avenir sombre.

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